RSE et mécénat sont-ils solubles ?

A l’initiative du Centre français des fonds et fondation, une rencontre était organisée ce vendredi 15 janvier 2016 à la Fondation EDF sur le thème de « la contribution de la fondation d’entreprise à la démarche RSE de l’entreprise ».

Quelles frontières et quelle définition ?

D’aucun juge ce débat artificiel, considérant que de facto, la Fondation s’intègre dans la contribution sociétale des entreprises. D’autres, au contraire, estiment que la Fondation n’a pas sa place dans la stratégie RSE de l’entreprise, un organisme d’intérêt général étant par essence déconnecté des enjeux de l’entreprise, le débat ne pouvant porter que sur les frontières « mécénat / RSE ».

Évacuons d’emblée la problématique de terminologie et le périmètre. Doit-on parler de responsabilité sociale ? de responsabilité sociétale ? de responsabilité sociale et environnementale ? de développement durable ? En réalité, la RSE couvre l’ensemble de ces définitions dans une seule et unique dynamique : celle de la « responsabilité des entreprises vis-à-vis des effets qu’elles exercent sur la société » selon une définition proposée par la Commission européenne.

La RSE « conduit ainsi les entreprises à se fixer des objectifs non seulement économique, mais aussi sociaux, sociétaux et environnementaux afin d’inscrire sa croissance dans le long terme » comme le souligne Isabelle de Bayser Directrice d’Active RSE. En France la norme ISO 26000 permet de décliner la RSE au travers de 7 principes, résumés dans la marguerite ci-dessous.  :

http://labelsetterritoires.eu

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Issue d’un large consensus et approuvée par 99 pays, cette norme définit la responsabilité des entreprises en matière sociétale et repose sur 3 points essentiels : le principe de responsabilité, l’implication des parties prenantes et la déclinaison des 7 principes illustrés plus haut. Par ailleurs, la loi NRE de 2001 oblige les entreprises cotées à rendre public un reporting social et environnemental.

Ainsi, le principe même de responsabilité est de rendre compte de ses actions dans une dynamique de transparence. Les choix stratégique de l’entreprise doivent être expliqués et s’inscrire dans un reporting public. Le dialogue avec l’interne et l’externe est également l’un des grands principes de la RSE. Dès lors, le mécénat s’intègre parfaitement dans une dynamique d’engagement citoyen de l’entreprise.

 

Un engagement volontaire de l’entreprise

Jusque dans le début des années 2000, le même débat a animé la communauté professionnelle des acteurs du mécénat au sujet des interactions « communication / mécénat ». Le mécénat (et a fortiori la Fondation – identité encore plus forte d’une politique de mécénat) procédait-il du prolongement de la communication de l’entreprise puisqu’il contribue à l’image de la marque ou au contraire exprimait-il un engagement volontaire en faveur de l’intérêt général, marqueur d’une contribution financière envers les territoires sur lesquels l’entreprise est implantée ?

Ce débat n’a jamais été vraiment résolu, même si personnellement je milite pour une déconnexion totale de la Fondation vis-à-vis de la communication corporate. Néanmoins, les habitudes se sont installées et chaque entreprise mène aujourd’hui une politique de mécénat qui lui est unique et qui s’intègre dans son identité. Faut-il rejouer la bataille d’hernanie et chercher à opposer le couple « RSE / Mécénat » ou ne faudrait-il pas accepter que le mécénat s’intègre naturellement dans une stratégie RSE, quand bien même il serait mis en œuvre au travers d’une fondation (outil juridiquement distinct de l’entreprise) ?

Walt Disney a résolu ce nœud gordien en intégrant pleinement le mécénat dans sa politique RSE, dans une démarche largement ouverte envers ses parties prenantes (cf. le schéma ci-dessous). Les entreprises anglo-Saxonness, comme Disney, identifient cette approche sous le nom de « corporate citizenship » qui recouvre l’ensemble des engagements volontaires de l’entreprise envers les communautés locales. Cette notion est intéressante car elle couvre un spectre plus large que la définition française du mécénat qui obéit avant tout à un cadre fiscal : celui de l’intérêt général.

« toutes les actions qui font du bien à la communauté sont bonnes à prendre »

Jeff Archambault, Vice President Corporate Citizenship EMA, souligne que la démarche d’acteur responsable de Disney est intégrée : « conduire le business et créer de produit de manière éthique, mais aussi inspirer les autre en faisant la promotion du bien-être et du vivre ensemble sont les marqueurs de notre engagement citoyen ». Valeurs propres au Groupe, objectifs de RSE et politique de mécénat sont indissolubles. Si Disney possède une Fondation, elle n’est dédiée qu’aux seuls financements de dispositifs liés à ses salariés (exclusivement aux USA), le choix a été fait de s’affranchir d’une telle structure pour son mécénat lié aux parties prenantes externes. Cette approche américaine relève sans aucun doute d’un pragmatisme des affaires où tout un chacun est impliqué dans un même territoire : « toutes les actions qui font du bien à la communauté sont bonnes à prendre » confirme-t-il. Plus qu’une cohérence, sans doute faut-il y voir une imbrication entre les valeurs véhiculés par la marque et l’implication du Groupe dans la société tout entière, en particulier au regard du poids financier et culturel de Disney. C’est du « gagnant-gagnant » insiste enfin Jeff, « de la valeur-partagée pour tout un chacun  [share-value] ».

http://citizenship.disney.com

http://citizenship.disney.com

Les esprits cartésiens y verront peut-être une forme de confusion entre les intérêts de l’entreprise et ceux de la société civile. J’y vois pour ma part une forme de réalisme. Les Américains privilégient la finalité aux modalités alors qu’en France, le débat « Mécénat / RSE » est corseté dans une notion purement fiscale et juridique au détriment de la vision sociétale. Je crois donc qu’il n’ y pas lieu d’opposer les deux d’autant plus que ni les salariés, ni le grand public, ne font bien souvent la distinction entre les différents moyens d’interventions dont dispose l’entreprise.

C’est le parti prit par Adecco. Conscient que le travail temporaire génère certaines externalités négatives, le Groupe a souhaité réfléchir à une politique RSE large avec une vision précise de ce qui relève de la responsabilité première de l’entreprise (la santé et la sécurité au travail, l’évolution professionnelle par exemple), des politiques liées à l’emploi en général comme l’enjeu central de l’égalité des chances. Pour Bruce Roch, Délégué général de la Fondation Groupe Adecco et Directeur de la RSE la séparation est évidente et ils se créent des synergies naturelles entre RSE et mécénat, sans confusion possible.

Pour conclure, si « la RSE n’est que le respect des règles que l’on est en droit d’attendre d‘une entreprise » comme l’indique Muriel Voisin Directrice RSE de Dalkia, « le mécénat est avant tout un acte libre et volontaire de l’entreprise » comme le rappelle Delphine Lalu Déléguée générale de la Fondation AG2R la Mondiale. S’il est évident que le mécénat à la française a du mal à s’intégrer dans les cadres internationaux du reporting extra-financier, il n’en reste pas moins qu’il est pleinement complémentaire d’une démarche RSE. L’existence d’une Fondation est par ailleurs un marqueur fort de l’entreprise envers la société civile, un engagement pérenne et aux bénéfices du plus grand nombre !

Nils Pedersen
Conseiller Mécénat – Fondation groupe EDF

« le mécénat est avant tout un acte libre et volontaire de l’entreprise »

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Journée mondiale du bénévolat

Le 5 décembre est la journée annuelle du bénévolat. En réalité, le bénévolat, c’est 365 jours par an pour les 12, 14 ou 16 millions de Français adhérents, impliqués ou engagés dans une association. Au-delà du chiffre et de la définition du degré d’investissement de ces millions de Français, c’est la dynamique tout entière du bénévolat qui est à prendre en compte. Chacun d’entre nous a déjà pris part à une action mise en œuvre par une association : la collecte des Banques alimentaires ou des Restos du Cœur, l’achat de cadeaux de Noël à l’Unicef ou MSF…. Plus largement, combien de parents n’ont-ils pas inscrit leurs enfants à un club de sport ou de loisirs géré par une association ?

La richesse du tissu associatif est constituée par sa diversité et sa multiplicité de moyens d’actions. Aujourd’hui, tout le monde peut donner de son temps à une cause associative, indépendamment de son parcours professionnel, de ses origines sociales ou de son niveau de vie. Les associations œuvrent partout et pour tous. Et si chacun est invité à s’engager aux côtés d’une association, chacun d’entre-nous peut aussi s’impliquer dans des fonctions bénévoles. Là où l’ascenseur social est en panne, l’ascenseur associatif a pris le relai : du simple adhérent, n’importe quel bénévole peut être élu président à la seule force de ses convictions et de son travail.

Là où l’ascenseur social est en panne,
l’ascenseur associatif a pris le relai

Le mot « vivre-ensemble » est désormais tellement galvaudé que l’on ne mesure plus le sens de l’un des trois piliers de la devise républicaine : la Fraternité. Pourtant, ces acteurs de terrains sont au cœur de notre cohésion sociale et contribuent à la vitalité des territoires. Selon le Mouvement associatif, l’emploi associatif représente 5% de l’emploi salariés et contribue à hauteur de 3,5 % du PIB. Cela est rendu possible par des milliers des bénévoles qui acceptent quotidiennement de prendre des responsabilités dans la gouvernance de leurs associations. Loin de détruire de l’emploi ou de « coûter » en impôts comme on peut l’entendre encore trop souvent, l’initiative associative est un des moteurs de la cohésion nationale dont les effets dépassent largement l’impact économique.

Les urgences sociales, environnementales, économiques sont telles qu’il faut faire converger toutes les énergies pour inventer de nouveaux modèles et non opposer des valeurs. La crise de défiance de nos concitoyens envers les institutions est si forte qu’elle impose de nouvelles alliances. Il n’y a pas d’un côté la puissance publique détentrice de la matrice de l’intérêt général et de l’autre les entreprises productrices des richesses économiques. Si les finalités des uns et des autres sont bien évidemment différentes, il faut mettre fin à cette dualité publique / privée. Comme le soulignait récemment le Président de La Fonda suite aux attaques terroristes de novembre « nous ne pouvons plus attendre que l’avenir s’éclaircisse pour agir, c’est toute la société civile qu’il faut mettre en état d’urgence

C’est ainsi, qu’aux côtés des associations, interviennent de nouveaux acteurs comme les Fondations, mobilisées sur les mêmes enjeux parce qu’elles croient que la mobilisation en faveur de l’intérêt général doit fédérer toutes les énergies. Comme le souligne encore Yannick Blanc « la communauté d’action se définit exclusivement par l’action qu’elle mène et non par l’appartenance, le statut juridique ou social de ses membres ni par le type de structure sur lequel elle s’appuie.» Aussi, réjouissons-nous de ces milliers d’hommes et femmes mobilisés au profil d’un idéal que nous partageons tous : celui d’un monde meilleur.

Nils Pedersen
Responsable du développement de la Fondation EDF
Administrateur de La Fonda

La Démocratie doit à nouveau faire face à ses ennemis

Indépendamment de la figure de Marcel Gauchet, il frappant de relire dans un article sur le « Gouvernement de la culture » une citation de lui de 1998 « Entrées dans l’évidence (…) les démocraties, désormais privées d’ennemis, ont perdu leur pouvoir de se présenter comme projet mobilisateur » (1). Aujourd’hui, alors que nos citoyens ne se sont jamais autant détournés de nos institutions au cours de ces 10 dernières années sans pour autant se détourner de la chose publique, la République devient à nouveau un projet commun qu’il convient non seulement de défendre mais surtout d’incarner. Le Président proposait de modifier la constitution. Mais ne faut-il pas au préalable faire (re)vivre nos institutions et les valeurs qu’elles portent ? La France s’est collectivement réjouit de la qualité de nos services publics qui ont été à même de répondre à l’urgence et à l’horreur de ses attentats. Pour autant, le sens de la mission de service public se dilue de jour en jour par une montée de l’individualisme qui fragmente de plus en plus notre société.

 

Entrées dans l’évidence (…) les démocraties, désormais privées d’ennemis, ont perdu leur pouvoir
de se présenter comme projet mobilisateur

 

Gauchet dans une analyse de 2007 reprochait à la Démocratie d’avoir « universellement sapé les bases de l’autorité du collectif au nom de la liberté. (…) Elle a fait passer au premier plan l’exercice des droits individuels, jusqu’au point de confondre l’idée de démocratie avec lui et de faire oublier l’exigence de maîtrise collective qu’elle comporte ». (2) La prolongation de l’état d’urgence votée par le Parlement pour les 3 prochains mois mobilise de facto cette exigence collective mais de manière artificielle. Maintenant que la Démocratie doit à nouveau faire face à ses ennemis, n’est-il pas temps de remobiliser nos valeurs ? Au-delà de leur proclamation (voire incantation), il faut les mettre en œuvre pour s’inscrire à nouveau dans une histoire commune. Ce qui a unit la France au cours des siècles derniers, ça n’est pas la religion, la couleur de peau, l’argent où le fait d’être né sur le sol Français mais c’est le partage d’un socle de valeurs issues des Lumières, c’est cette pensée universelle et évidemment une culture et une langue qui rayonne dans le monde entier.

 

(1) La Religion dans la démocratie, Parcours de la laïcité. Paris Gallimard 1998
(2) Désenchantement du monde. 2002

Prix de la Fondation Chirac pour agir au service de la Paix

Remise des prix au musée du quai Branly

Remise des prix au musée du quai Branly

Rendre hommage aux hommes et aux femmes qui œuvrent pour la paix et la culture. En ce lendemain d’attentats qui ont frappé la France, les deux prix de la Fondation Chirac revêtent un sens particulier ; attribués à Latifa Ibn Ziaten et Aldiouma Baba des Banques culturelle du Mali, ils sont dans la vérité de l’actualité. Si le Président Chirac n’a pu assister ce matin à cette remise, la présence du Président de la République témoigne de l’importance de ces actions qui visent à lutter contre la haine et la radicalité, le fanatisme. Ce matin, c’est un message de paix et de tolérance qui a été porté par l’ensemble des personnalités présentes qui ont appelé au meilleur de le l’être humain : son intelligence.

Latifa Ibn Ziaten s’est particulièrement démarquée en défendant un dialogue fécond sur la laïcité. La France est unie dans sa diversité quand elle croit et partage ses valeurs. La France est elle-même quand elle défend un idéal de paix de solidarité et évidemment le dialogue des cultures.

Énormément d’émotion et de solennité ce matin dans cet amphithéâtre Lévi-Strauss. Un moment de dignité et de respect. Et comme l’a rappelé François Hollande, « la France répondra à la haine par la fraternité, à la terreur par le droit, au fanatisme par l’espérance. En étant tout simplement la France ».

 

« La France répondra à la haine par la fraternité, à la terreur par le droit, au fanatisme par l’espérance. En étant tout simplement la France ».

Pour un discours sur la Fraternité

« Une politique, quelle qu’elle soit, ne saurait rassembler, unir, fédérer ceux et celles qui sont appelés à la soutenir, si elle ne s’appuie pas sur un socle de croyances qu’elle prend soin d’entretenir. » Je ne garantis pas la conformité exacte des propos repris par Marc Crépon dans un récent article du Monde mais voilà ce que rappelait Péguy aux socialistes avant la 1ere Guerre Mondiale. Si le socialisme veut avoir prise sur le réel, il faut qu’il ait à proposer autre chose que le seul concept de changement et qu’il offre une espérance dans l’avenir. Si notre socle commun de valeurs (que je préfère à croyance) n’est pas brandi comme un étendard, le vide sera vite comblé par d’autres croyances… Il n’y a aucune forme de nostalgie dans mes propos, ni coup de gueule, mais conspuer le FN ne constitue pas en soit un discours qui permet au peuple de gauche de porter le progrès social ! A nous de proposer un discours sur la Fraternité (donc le vivre-ensemble, terme aujourd’hui vidé de son sens) qui incarne nos valeurs et cette intangible croyance dans notre identité de socialiste qui permet l’émancipation des individus.

« Une politique, quelle qu’elle soit, ne saurait rassembler, unir, fédérer ceux et celles qui sont appelés à la soutenir, si elle ne s’appuie pas sur un socle de croyances qu’elle prend soin d’entretenir. »

When giving makes you feel rich

I’m sure all of you have already made a donation to an NGO or a Charity. At least, for Christmas, you may have been asked for a few coins stocked deep from the bottom of your pocket by an adorable teenager who’s has explained you the purpose of the NGO he or she was a member of!

In France, we usually consider that as an individual person, we don’t have to finance Charities because this is why we are paying – each year – taxes. From the end of World War Two, the Welfare State is taking care of everything: education, health, social inclusion…. So, why would we have to donate for structures that are already supported by our taxes?

Most likely, because the needs of a growing population are even more important every day. Our world is becoming competitive with fewer fields for penniless people. Obviously, if middle classe needs increase, it also applies to them. That is why we carry solidarity in the western countries. As we all know, public finances are going through debt rather than to benefits! We will always hear people saying they pay too many taxes (this is a good thing, meaning that they have a good job!) but some others taxpayers also claim to choose which Charities they give their money. Of course, they will have in return taxes exemptions and in some way, they will be the one to decide what to do with public money!

Furthermore, we should remember what President Kennedy said in 1961: “ask not what your country can do for you, ask what you can do for your country”. Naturally, USA is not France. But, it is important to point out that, each year, 95 % of American citizens make donation (from the local church, to the public hospital, or the private university) when only 45% of European people are donating to charities. Religion and culture both play a huge role in helping us to understand the differences between our two continents. In the Protestant way of behavior and more extensively the Anglo-Saxon environment, wealth is well accepted when for Catholic people, money is not supposed to be showed. I’m sure all of you have heard about the Carnegie Hall or the Rockfeller center. Those two buildings have been built thanks to the generosity of rich business men : those two philanthropists offered close to 1 billion dollars to their fellow citizens rather than their own families !

giving makes you feel good, to others, and to yourself!

If you pay attention to the newspapers over the next days, you will probably noticed ads for giving through the charity. The message will carry a strong headline: “giving makes you feel good, to others, and to yourself! » Being generous helps you to be happy! That’s what said Doctor Michael Mangot according to studies he lead recently (« Heureux comme Crésus ? Leçons inattendues d’économie du bonheur » – éditions Eyrolles). Even if one donator in two (in France) gives less than 100€, you can offer NGOs not only money but also clothes, food, books… however you want to help other people to feel better.

Today, charities cover every topic in our society: poverty, education, heath, environment, animals, culture…. So, no excuses not to help altruistic and philanthropic structures! Especially when you know that they are mostly funded at the end of the year. Perhaps because of the Christmas holidays? Or maybe because we can deduct 66% of the donation from our revenue if we pledge a donation before December 31th? Last but not least; giving to charities makes your rich whatever the amount of your gift!

Le Blanc de l’Algérie

Bouleversé par la lecture du roman d’Assia Djebar « Le Blanc de l’Algérie » qui mêle souvenirs autobiographiques et portraits de la société algérienne poste-indépendance. Elle nous plonge dans plus de 30 ans d’histoire contemporaine, celles où violement, l’extrémisme armé prend le pas sur des hommes et des femmes – écrivains, poètes, médecins, enseignants – tous épris de culture et de liberté qui seront assassinés les uns après les autres pour éradiquer le savoir et la connaissance, armes massives d’émancipation qui arrachent les Hommes de leur condition humaine. Elle nous embarque avec une simplicité déconcertante dans le processus politique qui a donné corps à l’Algérie actuelle. Elle convoque, uns à uns, les morts – ses morts – dans la langue de Molière qu’elle manie avec la délicatesse des mots qui ont forgé une partie de son identité. Elle dépeint un peuple écartelé entre deux cultures, deux communautés ; celles du monde arabe, celles de la France. Elle cherche à rendre intelligible la traversée d’un enfer indescriptible pour ceux qui n’ont pas été pris dans la tourmente des luttes fratricides : « de même que la cours de Louis XVI ne pouvait trancher le conflit entre la royauté et le peuple de France, il n’appartient pas aujourd’hui aux tribunaux de régler un conflit qui oppose des oppresseurs à des opprimés. Rien n’empêchera les Algériens d’aimer la liberté ! »

Son récit prend une force narrative qui tort les tripes tant l’on assiste à travers elle, impuissants, à la disparation de l’idéal démocratique dans lequel a baigné cette Intelligentsia algérienne. L’odeur du sang des innocents qui suinte dans les blanches rues d’Alger s’évapore à chacune des pages que l’on tourne. Malgré tout, l’amour que porte l’auteur à ses compatriotes transpire à chacun des pages de ce récit poignant : « J’écris, comme tant d’autres femmes écrivains algériennes avec un sentiment d’urgence, contre la régression et la misogynie. »

Pendant que certains se noient dans la méditerranéenne

11935079_10153979205005995_8048578390463995325_nPendant que certains se noient dans la méditerranéenne, d’autres se noient dans le méandres obscures des procédures tatillonnes censées nous protéger. De quoi au juste ? De la misère ? De la violence des conflits dont nous sommes en partie responsable ? Elles ne nous protègent pas en tout cas de la honte qui nous saisit face à une telle déferlante de corps qui couvrent nos plages. Comment des peuples qui ont pu se souder pour mettre fin à la guerre il y a 70 ans sont-ils devenus aussi insensibles face à une telle tragédie humaine ? On ne parle plus d’égoïsme nationaux à ce stade mais d’aveuglement face à des humaines qui ne demandent qu’à vivre. Qu’avons nous fait de la fraternité censée nous unir ? Où est passé la solidarité que nous brandissons tous les jours à la face du monde ? Comment l’Europe a-t-elle pu faire rayonner des siècles durant l’Humanisme, les Lumières, les Droits de l’Homme et aujourd’hui se barricader derrière, au mieux, des normes de papiers, au pire des barrières de barbelées nous rappelant les pires heures de notre histoire commune.

Banksy

Tandis que certains s’ébaudissent dans des gargotes à l’ombre des grandes tours détentrices du savoir de l’humanité

Tandis que certains s’ébaudissent dans des gargotes, à l’ombre des grandes tours détentrices du savoir de l’humanité, dans les vapeurs des barbecues, des chichas et autres volutes d’alcool, certains tentent de (sur)vivrent, entassés dans des abris de fortune. D’un côté, le prélassement après une journée de labeur allongés dans un transat, ou bien l’activité sportive pour profiter des douceurs de cette fin d’été. De l’autre, non plus des SDF devenus presque sédentaires dans leurs cagibis libérés

de leur précédentes occupations dans les piles des ponts, non plus les Roms alignés en famille, mais des dizaines de réfugiés qui ont fuit la violence de leur pays. Personne ne se mélange. Personne ne se parle. Chacun vit, à quelques centimètres l’un de l’autre, dans un univers clôt par un horizon imaginaire. Dans ce Paris du 21ème siècle, la misère refait à nouveau surface, provoquée par des conflits qui n’ont cessé depuis des années d’inonder nos journaux. Alors, chacun vaque. A nous les loisirs. A eux l’oisiveté forcée de ceux qui voudraient bien travailler pour exister. Nous ne voulons pas les voir pour ne pas mettre en péril nos propres valeurs – celles de la solidarité et de la fraternité – tant qu’elles nous concernent nous-mêmes et non pas les autres qui ne sont pas issus de nos propres villages.

Banksy

Banksy

Pourtant, de l’autre côté de la Méditerranée, à proximité immédiate de l’Europe, les conflits ne vont pas s’interrompre. Ceux qui pourront fuir continueront à le faire. Pourquoi en serait-il autrement ? Plus de 70 ans sans conflit à l’intérieur de nos frontières nous ont-ils à ce point engourdis l’esprit ? La guerre du Kosovo n’a t-elle pas été une violente piqure de rappel ? Alors, oui, ils seront toujours présents à Paris, à Calais et ailleurs. Alors, oui, ne pas les regarder en face, c’est nous complaire dans notre propre confort matériel. C’est nier leur Humanité. Nous semblons impuissants et démunis face à des mouvements de populations que l’Europe n’avait pas vu depuis 1939. Rien ne serait pire que l’indifférence. Ils ne demandent qu’à vivre ! Aidons-les.

La France de l’autre côté du périphérique

Le 19 janvier dernier, à l’Espace Fondation EDF, dans le cadre des Rencontres qu’elle organise depuis plus d’un an, la Fondation EDF recevait Florence Aubenas et Philipe Meyer afin de débattre de « La France de l’autre côté du périphérique ». L’occasion d’appréhender la réalité française telle qu’elle est, de « sentir les odeurs de cuisine, qui ne sentent pas toujours très bon » comme le soulignera Emmanuel Laurentin, l’animateur de cette soirée, de « regarder ce qu’il y a sous la ligne de flottaison ».

« Les lecteurs se demandent souvent comment un journaliste choisit ses sujets » fait ainsi remarquer Florence Aubenas en introduction de son livre En France. Dans un quotidien, les infos s’enchainent sans cesse, le téléphone sonne tout le temps, l’ordre des sujets change sans prévenir. Comment prendre le temps alors de partir à l’écoute de la France de tous les jours, celle qui ne passe pas aux JT ? « On croit connaître cet endroit qu’on appelle chez soi. En réalité, c’est dans un paysage familier que commence le mystère ». Toute la question est donc de savoir comment le journaliste peut « sortir de sa cage », pour aller voir « la réalité riche et complexe des territoires ». Un exercice parfois délicat, subjectif mais toujours passionnant qui reflète l’état d’une France que l’on ne veut pas toujours voir en face.

Florence Aubenas enchaine les exemples puisés de son roman. Elle dresse au fil des pages le portrait d’un pays loin des clichés, tel ce retraité qui « un peu gauche, effaré »pousse pour la première fois de sa vie la porte de la CAF car il « n’a plus les moyens de faire rentrer le fuel », surpris de devoir demander une aide alors qu’il a travaillé toute sa vie. Ou encore des filles-mères qui à 14 ans considèrent leur maternité comme un statut social à part entière contrairement aux autres copines.

« Tu crois que je fais finir par avoir peur
de ce bougnoule en face de moi ? »

Aubenas décrit une France métissée qui a du mal à assumer son passé et à affronter l’avenir. Comme à Hénin-Beaumont. Durant la campagne des municipales de 2012, les tracts FN stigmatisent les « Arabes » et leur « dangerosité ». Farid demande alors à sa femme en pointant du doigt sa propre image dans le miroir de sa salle de bain « tu crois que je fais finir par avoir peur de ce bougnoule en face de moi ? ». Ils rient de l’absurdité de cette situation tout en réalisant avec violence qu’ils sont l’objet de débats sur la place publique. « Je ne m’étais jamais posé cette question, je me sens Français, c’est tout dit Farid. Ou plutôt je me sentais Français ».

A l’époque de la mine, la question des origines ne se posait pas, la seule provenance était celle du numéro de la fosse. Tout le monde allait et venait du même endroit : la mine. « Quand on demande au directeur du musée de la mine ce qu’il y avait ici avant, il répond ‘rien’. Et après ? ‘rien’ ». Territoire sans identité apparente, il laisse place à ceux qui apportent des réponses, aussi mauvaises soient-elles. « Ce que propose le FN comme identité, est toujours mieux que rien » constate simplement Aubenas qui souligne l’incapacité des partis traditionnels (dans ce cas le PS) à apporter des réponses. « Le vote du FN et aussi un vote d’opposition aux partis de gouvernement de moins en moins crédibles. Le PS croyait au sursaut Républicain et a créé une cellule anti-FN. Il n’a pas compris qu’il aurait du mettre sur pied une cellule pro-PS » poursuit la journaliste.

 

« Ce sont des mythologies françaises qui se fissurent »

Le voyage d’Aubenas est tout autant campagnard que rural. Il reflète ces nouvelles migrations et ce retour aux villages. La technologie affranchie les frontières et permet au néo-ruraux de se lancer dans le télé-travail. Mais autant qu’elle libère des bouchons urbains, elle enferme : chacun reste désormais chez soi, interdisant de fait les rencontres. La technologie qui simplifie les démarches administratives et aussi celle qui entraine la fermeture des services publics de proximité. « Avec la reforme territoriale, les territoires fusionnent et rompent les liens avec la classe politique et l’État français. Les institutions se fissurent. Les écoles se regroupent, comme les hôpitaux. Ce sont des mythologies françaises qui se fissurent. Elles étaient un patrimoine et des valeurs communs. C’est plus important que le rapport à l’élu. »

 

Ne pas désespérer de cette France

Le constat que dresse Aubenas dans son roman et qu’il ne faut pas désespérer de cette France. La débrouille laisse place aux institutions qui structuraient les territoires. Le rapport au monde change, il y a « une force de vie incroyable qui anime chacune des personnes que j’ai rencontrée. Regardez ces filles-mères. En tant que journaliste on pense tout de suite qu’elles n’ont pas eu accès à l’IVG et qu’elles subissent une grosse non désirée. Mais pas du tout. Elles sont heureuses loin de cette chape de béton qu’on essaye de leur coller sur la tête. »

Car tels sont les messages de ce livre et de cette conférence. La France est pleine de richesses pour peut que l’on prenne le temps de la découvrir, loin des clichés, loin des raccourcis imposés par une certains forme de journalisme instantané. Notre rapport au temps et aux territoires est bien trop souvent réduit au prisme parisien. Faire société, c’est aussi accepter l’autre, sans jugement. C’est tout l’intérêt de ce roman : ne jamais entrer dans le misérabilisme ou la compassion, mais rendre compte d’un quotidien qui s’il n’est pas le nôtre, n’en est pas moins celui de la France.

 

Florence Aubenas, En France – Editions de l’Olivier, 2014