Contribution du groupe de travail « Patrimoine » de la commission Culture Fédération PS de Paris

A l’initiative de la section culture parisienne, un groupe de travail sur le patrimoine a été constitué afin de contribuer à la réflexion qui sera portée par une convention nationale en 2010. Le Parti Socialiste semble en effet peu audible sur ces questions qui étaient depuis la fin du 19ème jusqu’à une dizaine d’années seulement l’un des éléments essentiels de l’idéologie de droite, associé au conservatisme social.

L’accélération de l’histoire a poussé les nations industrielles vers la nostalgie de leurs propres racines, d’où un prestige nouveau de la notion de patrimoine. Le monument, du latin memini – je me souviens, est par excellence ce qui réveille le souvenir et l’exalte. Cette attention pour le passé s’est développé allant de pair avec la mode rétro, le goût de l’histoire, de l’archéologie, l’intérêt pour le folklore, l’enthousiasme pour la photographie créatrice de mémoire et de souvenirs.

Cette articulation nouvelle du passé et du présent de l’homme s’est traduit par un changement durable dans l’approche du patrimoine par les partis politiques : il était de tradition d’opposer la culture (au sens de la création contemporaine) au patrimoine (au sens large, conservation des vestiges du passé) ; à la gauche la création, à la droite le patrimoine. Il ne peut plus en être ainsi. La gauche entend la mutation qu’a subie le paysage patrimonial, et prend en compte ce nouveau champ d’action de la culture.

Aujourd’hui, la droite libérale considère la culture ainsi que le patrimoine comme superflus, et pire comme un poids pour les finances publiques. Le programme culturel du PS présente dans la visée des élections de 2012, sa volonté d’ouvrir un chemin radicalement différent qui permette de mieux appréhender le présent et construire la culture de l’avenir dans ses variétés complexes.

Définitions
« Patrimoine », le mot, conjugué au singulier, ou au pluriel, n’a pas la même résonance. Au singulier, il évoque traditionnellement, l’héritage historique des vieilles pierres à l’usage du religieux et du politique, tous deux rejoints, depuis trois décennies, par le savoir-faire artisanal et l’architecture industrielle. Conjugué au pluriel, le mot pourrait autoriser une distinction entre la création culturelle humaine et l’existence des sites et paysages exceptionnels façonnés par la nature, tous deux menacés en permanence par la négligence des civilisations.

Nous avons délibérément choisi d’écrire Patrimoine au singulier et de nous interroger sur sa transmission aux futures générations. S’ouvre alors une multitude de champs à explorer dont les choix sont toujours imposés par les pouvoirs successifs. Ainsi, au cours de l’histoire, l’héritage artistique glissa de la culture aristocratique à la culture bourgeoise, laissant de côté tout le domaine de l’expression populaire. Ainsi, se constitua l’inventaire officiel du Patrimoine national, européen et mondial.

Mais le propos n’est pas de débattre des principes de la conservation de notre patrimoine. Le défi tel que nous voudrions le poser est de s’attacher aux significations qu’il propose au profit de la société comme facteur de lien social et de cohésion, de tenter de comprendre comment va se constituer le futur de notre société au travers du métissage des arts, du brassage des populations et de l’incontournable apport des technologies de l’électronique. Comment l’homme post moderne va-t-il s’approprier les nouvelles donnes de la création et comment le politique va-t-il composer avec l’exponentielle circulation des savoirs? Faut-il, dès maintenant, imaginer de nouvelles structures de valorisation, de diffusion, d’administration, de gestion du patrimoine contemporain ?

Aujourd’hui, les musées s’ouvrent aux écoliers, le théâtre immigre en banlieue, le Louvre s’exporte mais le monde artistique et la plupart des œuvres qui s’y créent sont encore réservés aux groupes sociaux privilégiés et urbanisés. La toute puissance de l’élitisme et la domination de l’économique sont là pour y veiller, freinant l’accès à la création contemporaine tout en éduquant modérément sur les vestiges du passé. Si une pseudo démocratisation est évoquée à l’occasion d’évènements soit disant « pour tous », on est très loin de donner à tous les outils indispensables pour se repérer dans ce vaste univers de l’héritage historique et actuel.

Parler aujourd’hui de patrimoine du futur impliquerait que l’on sache, dès maintenant, évaluer l’AR, les ARTS, la CULTURE, les CULTURES. Or, la controverse est rude sur l’apport actuel des créations culturelles et artistiques. Si en leur temps, Léonard de Vinci, ou Mansart étaient des artistes contemporains et novateurs, ils ont créé du beau et de l’harmonie pour l’éternité. Et le manuel de Winkelmann au 18 ème siècle « le beau dans l’art » pouvait établir des règles du beau, d’un idéal de grâce et d’expression détaché de toute contingence temporelle. Aujourd’hui, la création artistique n’est plus hors du temps. Elle s’est détachée de tous les critères académiques et a rejeté tout esthétisme. Devenue étroitement dépendante du progrès scientifique et technique, on ne crée plus pour durer, émerveiller et émouvoir, on crée pour matérialiser « l’idée ». Même si l’art contemporain a choisi la primauté de l’intellect et négligé l’affect. On peut regretter le renoncement d’une grande partie du public à comprendre la nature et la finalité des œuvres contemporaines. Néanmoins, il est possible que le recul des âges soit encore trop faible pour appréhender ce que certains appellent « un Renouveau de l’Esthétisme ».

Alors, qu’en sera t-il du futur ? Quelle œuvre majeure pourra égaler les tours de Notre Dame ? Qu’est ce qui, aujourd’hui, pourra, demain, fonder le patrimoine de nos enfants et petits enfants? Qu’est ce qui sera conservé, préservé pour être dans 100 ans, dans 1000 ans, reconnu comme un legs unique de la création humaine ? Tenter de cerner ce paradigme, c’est ouvrir la pensée sur l’infini, aborder une entreprise colossale à multiples entrées soulevant une infinité de questions auxquelles on ne peut répondre que partiellement. C’est pourquoi, il faut se pencher sur ce qui est de l’ordre du possible en donnant à chacun, enfants et adultes, les moyens de découvrir puis de s’approprier la part d’éternité que révèle le génie humain. Permettre à chacun de se construire cette part de rêve que jamais aucune machine ne pourra ni reproduire ni remplacer.

Le socialisme porte haut cette idée d’appropriation qui contribue à forger à la fois l’identité individuelle et la mémoire collective. Socialistes donnons-nous ces moyens ! Lançons à grande vitesse les trains de la culture ! Et dans un pur défi de vagabondage des imaginations sur l’avenir possible de notre patrimoine « existant » et « en train d’exister », déclarons : « Développons les réseaux interculturels ! Attisons les curiosités ! Apportons la création dans les cités perdues ! Multiplions les arts vivants ! Réveillons les héros historiques ! Faisons parler les donjons les clochers et les minarets ! Créons du culturel ludique ! Déployons les étendards des saveurs et du goût ! Décorons nos murs, nos palissades et nos caniveaux ! Chantons sous la pluie ! Dansons sur les places et les marchés ! Ouvrons les musées la nuit et les préaux aux expositions d’artistes ! ». De même « A quand une FIAC gratuite et en plein air ? A quand un orchestre symphonique sur les marches de l’Opéra ? A quand le Ré enchantement ? »

Replacer un peu de joie et de plaisir au centre de nos existences n’est-il pas un programme d’avenir ? Mais n’oublions pas que dans le contexte intellectuel actuel, la négociation des significations est perpétuellement remise en cause et constitue les traits les plus marquants des revendications locales, difficile alors de globaliser pour espérer atteindre le séduisant et mythique « tout partagé ».

Qui fait le patrimoine ? D’une politique d’Etat à une gestion partagée
La politique du patrimoine a pour triple objectif de préserver, c’est-à-dire protéger, conserver et valoriser par l’ouverture au public, Compte tenu de l’ampleur du patrimoine et de sa gestion, l’état est conduit à mettre à contribution les collectivités territoriales.

Les territoires et leurs publics

Les collectivités locales interviennent activement à mettre en valeur le patrimoine. Pour assurer son rayonnement et pour répondre à des enjeux d’ordre culturel, économique, touristique, pédagogique et social, ils ont mis en place certaines actions de diffusion et de promotion, afin de sensibiliser toutes les catégories de publics. Ces acteurs locaux organisent des expositions, des manifestations culturelles, festivals, visites guidées ou circuits culturels. Les animations et les médiations sur le patrimoine : monuments, musées, espaces naturels… deviennent lieux de rencontres et d’échanges pour un large public d’horizons, d’origines, de confessions et d’âges divers. L’intérêt et l’engouement du public pour le patrimoine culturel multiplient la création de manifestations comme en témoigne le succès populaire des Journées du patrimoine.

Un nouveau paysage législatif
Si le Ministère de la culture est en soit un jeune ministère, l’administration a démontré son intérêt pour les « affaires culturelles » depuis plus de 170 ans. Un poste d’inspecteur des MH est créé dès 1830, attribué à Ludovic Vittet puis Prosper Mérimée. Dix ans plus tard, une première liste de monuments historiques est publiée avec liste des monuments à restaurer par Viollet le Duc. L’Etat n’a cessé dès lors de constituer un arsenal législatif afin de protéger le patrimoine – monumental et écrit – de manière relativement constante. Lois et décrets se sont succédés : loi du 31 décembre 1913 sur les MH, loi de 1930 sur les abords, ordonnance de 1945 sur les Musées, loi de 1979 sur les archives, loi de 2001 sur l’archéologie, loi de 2002 sur les Musées de France jusqu’au Code du patrimoine en 2004 qui vise à  » souligner la cohérence de l’action des pouvoirs publics en faveur du patrimoine « .

La notion de patrimoine est ainsi définie par le législatif : « le patrimoine s’entend, au sens du présent code, de l’ensemble des biens immobiliers ou mobiliers, relevant de la propriété publique ou privée, qui présentent un intérêt historique, artistique, archéologique, esthétique, scientifique ou technique  » (article L1).

La formidable dynamique initiée par Jack Lang et François Mitterrand en matière culturelle n’est plus et les profondes modifications législatives initiées par la droite au cours des seules 5 dernières années ont durablement modifié l’approche publique du patrimoine. La loi Raffarin de 2004 a entrainé une nouvelle phase dans la décentralisation et la déconcentration, que les lois de 1982 avaient peu abordées. Ainsi, les Régions ont « récupéré » une partie de la gestion du patrimoine avec l’inventaire. A moyen terme, il est prévu que la Région assume la maitrise d’ouvrage sur les MH. L’approche des gouvernements successifs fait craindre qu’il faille s’attendre une braderie sans précédent du patrimoine comme les démontre les dernières initiatives du gouvernement actuel : cession des MH aux collectivités sans garde-fous, tentatives de suppression de l’avis conforme des ABF dans les ZPPAUP, tentative de suppression des DRAC pour les intégrer aux préfectures, désossement du CMN, délocalisation de l’INRAP…

Pourtant, cette décentralisation assumée pourrait redonner un nouveau souffle à la politique patrimoniale en confiant des responsabilités partagées aux collectivités locales. Le patrimoine constitue un formidable atout pour les territoires, en termes d’attractivité, d’image, de dynamisme. La récente signature d’une convention « culture et tourisme » démontre que la culture ne peut plus rester dans son seul pré carré.

La réforme de l’État, qui résonne du doux nom de RGPP (réforme générale des politiques publiques) participe d’une saine démarche de rationalisation des actions des administrations centrales. Néanmoins, elle laisse place aux dérives les plus folles et la culture – encore plus le patrimoine – semble être le cadet des soucis des plus hautes instances d’État. Le Ministère de la culture navigue a vue depuis plusieurs années sans aucune vision culturelle et stratégique définie, autre que celle de répondre au gout du publique. La grève qui a éclaté à Beaubourg est une illustration de l’application aveugle et non concertée de cette RGPP. Dès lors, un boulevard s’ouvre à la Gauche pour proposer une nouvelle vision culturelle, Gauche actuellement peut audible sur ces questions et encore trop enfermée dans le schéma des années Lang, qui a pourtant éclaté.

Perspectives d’avenir
Les perspectives d’avenir sont plutôt sombres malgré quelques initiatives de qualité : fin du monopole des ACMH, construction du centre des archives de Pierrefitte, du Mucem, du centre de restauration des Musées de France… Mais aucune étude de coûts de fonctionnement n’a été lancée, la logique étant encore celle de l’accumulation des institutions. L’Europe sera sans doute appelée à jouer un rôle accru dans la politique patrimoniale. Il existe d’ailleurs déjà de nombreuses instances actives en la matière, publiques ou privées : – le Conseil de l’Europe – L’Unesco – L’ICOMOS/ICOM… La création d’un label du patrimoine européen, témoigne de l’intérêt en ce sens.

Débats
Le PS doit s’emparer des sujets patrimoniaux avec conviction car il y a là de nouvelles attentes de la part de nos concitoyens. Même si nous assistons depuis quelques décennies à une inflation des éléments mémoriaux, et tout en réfutant une patrimonialisation de la société, ce besoin de patrimoine indique un besoin fort de marqueurs historiques. Le patrimoine n’est pas un supplément d’âme, facteur de lien social et de cohésion il est au cœur de notre identité. Il doit être entendu comme un moyen permettant de créer un sentiment d’appartenance commune à la culture que l’on protége, développe et construit pour la société de demain.

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