Ré- inventer la politique du Patrimoine

L’objet Patrimoine

 

La notion de Patrimoine que l’on a choisi d’écrire au singulier est éminemment idéologique et ce début du XXIème siècle cherche à lui donner un sens nouveau pour affronter le temps du Présent, comme auparavant avait du le faire après la révolution française le XIXème siècle naissant avec le triomphe d’une histoire nationale et un Michelet qui voulait que l’histoire soit résurrection intégrale du passé.

 

Chaque siècle a souhaité marquer de son empreinte la nation en (ré)interprétant l’histoire à son façon. Est-il nécessaire de remonter à Michelet pour s’en convaincre ? Est-il besoin pour s’en convaincre de se référer à la construction de Versailles par Louis XVI ? A la sainte Chapelle sous Saint Louis ?… Le patrimoine (ou les patrimoines), tels qu’ils nous ont été légués aujourd’hui par les générations passées, sont autant de marqueurs de cette histoire, de cette identité commune qui s’est construite dans la diversité et sans perdre particularismes et originalité. Monuments et objets patrimoniaux ne sont pas tous porteur de valeurs positives, loin de là, mais ils marquent notre territoire. Quelle ville n’est pas construite autour de son église, de son château, de son moulin, de son lavoir ? Quel paysage n’est pas le témoin d’une histoire séculaire, marquée par l’homme ?

 

 

Le Patrimoine s’inscrit donc dans un certain rapport au temps et à l’espace. Mais la 1ère ambiguïté à lever tient à l’objet « Patrimoine ». Le Patrimoine n’existe que si on le reconnaît comme tel, si on le fait exister.

 

L’histoire récente autour de l’hôtel de la Marine, monument régalien par excellence, au même titre que le Château de Versailles, l’arc de Triomphe ou encore le Panthéon, illustre parfaitement notre propos. L’architecte en chef des Monuments historiques Etienne Poncelet a fait un gros dossier sur la valeur patrimoniale du bâtiment et il définit l’Hôtel de la Marine comme l’un des neuf lieux insignes de la nation et de l’Etat. Outre cet aspect historique et symbolique, il montre qu’il est « un brillant témoin de l’architecture royale du XVIIIème siècle, «  dernier des grands bâtiments royaux de l’Ancien Régime », ainsi qu’un « rare conservatoire des matériaux anciens et de l’évolution des techniques architecturale du second œuvre et des arts décoratifs ». Quant à son ameublement on peut le comparer en importance à celui du Château de Versailles et des Trianons.  Pourtant tous ces arguments ne suffisent pas à l’évidence pour en faire un objet du Patrimoine. Au contraire le projet soutenu directement par la Présidence de la République et Matignon est d’en faire un palace pour millionnaires. A travers cela l’Etat actuel propose une certaine intelligibilité de l’univers social auquel il appartient.

 

C’est-à-dire que le Patrimoine est une référence valeur- culture, une idée à travers laquelle nous exprimons notre conception du monde. Cela signifie que ce n’est pas en analysant l’objet que l’on peut dire s’il est ou non patrimoine, c’est en tant que membre d’un groupe social, d’un groupe politique que nous construisons l’objet patrimoine et que nous décidons de lui attribuer a posteriori une valeur particulière de témoin de l’histoire. Nous interprétons tel objet ou tel autre en le reconnaissant comme patrimoine. Et si l’on jette un regard sur l’histoire des objets du patrimoine depuis le XIXème siècle, on voit la métamorphose qui l’a fait passer d’objet rare et exceptionnel, le monument, l’œuvre d’art au rang d’objet quotidien le plus banal au fur et à mesure de l’évolution des pensées et idées dominantes.

 

Aux lendemains de la Révolution française, le pillage des richesses et la destruction par idéologie des signes de la royauté que l’abbé Grégoire appelle Vandalisme, va susciter un effort de protection des monuments. Guizot obtient en 1830 un inspecteur des monuments historiques, le mot apparaît pour la première fois. C’est un comportement tout à fait novateur puisque jusque là, l’architecture s’est construite certes sur de l’existant, mais en général en détruisant les traces des prédécesseurs. Si de telles traces sont conservées, c’est toujours pour prouver une légitimité : on conserve le donjon médiéval comme témoin du pouvoir seigneurial à la renaissance, on conserve le château renaissance comme témoin d’une époque faste…

 

Au fond, si l’on sort des schémas conservateurs, la création de l’objet Patrimoine est la production d’objets qui permettent de penser le monde et d’y évoluer. Si aujourd’hui les Français sont tant attachés aux Journées du Patrimoine (et non au patrimoine en lui même, ce qui est un paradoxe), c’est bien parce qu’il constitue des repères. L’explosion des recherches généalogiques où chaque individu est à la recherche de ses racines en est une illustration parfaite.

 

Ainsi le Patrimoine pose la problématique passé- présent comme élément de dialectique déterminant du processus historique et il tient une place essentielle dans une politique culturelle.  Production sociale, il oblige à un choix de mémoire.

 

Les Archives en fournissent un bon exemple. N’importe quel individu est confronté au problème de l’envahissement des documents papier, courriers au quotidien. Rapidement on s’aperçoit qu’il est impossible de tout conserver. Au niveau des Archives nationales le problème atteint des proportions démesurées. Ainsi dans la gestion des archives, à coté de la collecte, l’une des procédures essentielle est l’établissement de tableau de gestion qui vont permettre de définir l’utilité administrative des documents, les durées de conservation et les tris nécessaires pour en assurer une bonne conservation.  A la fin de la période appelée archives intermédiaires, le sort final des documents est fixé pour savoir s’ils méritent une conservation pérenne, et le passage dans les archives historiques ou une simple destruction.

 

Pour le Patrimoine le problème se pose exactement dans les mêmes termes. Que faut il préserver, comment opérer des choix, quels peuvent être les critères de sélection et les moyens économiques engagés.

 

Si les gouvernements successifs, depuis la seconde guerre mondiale ont lancés des politiques patrimoniales ambitieuses, c’est qu’une telle nécessité s’est imposée pour donner des repères à une société profondément bouleversée qui ne trouve plus dans la compétition mondiale à s’affirmer d’une manière dominante et souffre d’un mal être rampant. …. Le patrimoine dans un sens large devient le réceptacle d’une société qui ne sait pas où elle va, et s’installe fortement dans l’inconscient collectif. Le patrimoine devient porteur d’un sens social important et les politiques le prennent en compte. Ce n’est pas un hasard si dans le monde entier les monuments historiques sont mis en valeur. Les demandes de restitutions d’œuvres se multiplient faites par l’Egypte, la Corée du Sud, la Grèce…Le Pérou, aux pays « colonisateurs » qui ont emporté les œuvres issues de leur culture et de leur territoire.

 

Comment admettre alors qu’en France précisément dans ce moment la politique du patrimoine connaisse soudain un brutal renversement et risque d’être gravement menacé ?

 

Quelle est la conception du monde que le PS veut  exprimer dans une politique du Patrimoine ?

 

Au cours des années 1970 le Patrimoine a subi des extensions catégorielles, chronologiques et topographiques. Il devient multiple comme mémoire et  devoir de mémoire et progressivement s’est infléchi de la mémoire vers l’identité.

 

Le Projet de Maison de l’histoire de France décidé par le gouvernement actuel, qui consisterait à fédérer les différents musées de l’histoire de France et créer une galerie emmagasinant toute une série de collections susceptibles de parcourir l’histoire de la France, même s’il demeure flou et vague à ce jour a été critiqué par les historiens, les conservateurs, et les différents personnels concernés. En tant que socialiste, les critiques nous paraissent fondés car le projet remet à l’ordre du jour, un discours du 19ème siècle où le rapport entre histoire et politique est très fort en termes de rhétorique et de propagande. Il réactive également le débat malencontreux sur l’identité.

 

Fédérer les différents musées de l’histoire, pourquoi  quelle nécessité? Est-ce pour les unifier dans une idée simpliste de l’Identité France ? Comme l’écrivait Braudel la France dans son histoire s’est toujours déclinée dans la diversité, les contradictions et même parfois l’écartèlement sans jamais rompre son unité, et sa cohésion.

On ne peut donc accepter de l’aborder en cherchant ce qui dans l’histoire ne change pas. Ce qui reste identique et qui serait le noyau dur autour duquel s’organiserait une population, un individu, une société. Ce qui semble bien l’axe porteur du Projet actuel de Maison de l’histoire de France.

 

En tant que socialiste, l’identité nous intéresse comme processus en construction, comme projet politique d’un groupe social, d’une personne,  et les rapports au monde qui se constituent à travers un faisceau de relations.

 

Cette perception du problème nous ramène à la question du Patrimoine qui ne se réduit pas à un lieu de réminiscence des souvenirs, monument/memini je me souviens. On ne cherche pas à préserver le passé pour qu’il soit rejoué dans l’instant présent, mais on veut offrir aux citoyens un certain nombre d’éléments qui vont leur permettre de se construire un rapport particulier avec l’environnement présent. Ainsi, on ne cherche pas à tout conserver, tout garder, mais on veut préserver ce qui permet d’inventer un présent et un futur en fonction des enjeux nouveaux

 

Pour les socialistes, tout projet concernant le Patrimoine devrait tenir compte de ces réflexions sur mémoire et identité, et mettre en garde contre le risque de développer une mémoire handicapante parce qu’elle enfermerait dans une identité particulière, alors que les identités comme les mémoires sont multiples et diverses.

 

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Comment aborder sur le plan économique la gestion du Patrimoine ?

 

Les collectivités locales ont travaillé dans le sens d’exprimer la richesse culturelle de leur territoire. L’état leur a délégué ses compétences à propos de l’inventaire, de l’instruction des dossiers de classement.

 

Le rapport Jérome Bouet sur les collectivités territoriales qui n’a pas été rendu public à ce jour,  fait deux propositions fortes:

 

– Copilotage grandes villes et régions. Ce type d’intervention mixte existe entre Etat et Régions dans certains domaines (Fonds d’acquisition musées, art contemporain, fonds d’aide à la création cinématographique)

– Partenariat d’égal à égal, c’est à dire à condition que l’Etat ait la volonté de rompre la tutelle rampante qui consiste à consulter parfois puis prendre des décisions seul.

 

Ces propositions sont des outils, certains ne sont pas nouveaux comme l’idée de contractualisation (mais elle a quasiment disparu ces dernières années où le Ministère s’est concentré sur des problèmes comme Hadopi, numérisation et sa propre organisation). Mais ils ne peuvent être pertinents que s’ils sont au service d’une ambition portée par un minimum de moyens financiers et d’autre part correspondent à des besoins exprimés par les collectivités et leurs services culturels.

 

Les menaces qui pèsent sur un tel programme sont de sorte:

– Les incertitudes qui pèsent sur les budgets de l’Etat et des collectivités

– Les répercussions de la Réforme territoriale

 

 

Quel dénominateur commun à ce projet politique ambitieux ? La culture. Nous n’avons pas peur d’affirmer que la culture est un réel moteur de développement pour notre pays et un outil efficace au service du lien social. Il nous faut avoir une vision large de la culture et ouverte, en intégrant bien sûr toutes les formes d’expression artistique, mais aussi les industries culturelles, les loisirs créatifs et les pratiques amateurs… Londres, par exemple, a bâti une large partie de sa vision urbaine et sociale sur les enjeux de la culture et de la créativité. En France, il a fallu une grève des intermittents du spectacle en 2003 et l’annulation du Festival d’Avignon, pour que soudain devant le fuite des touristes, hôteliers, restaurateurs  et les autorités locales perçoivent soudain « les saltimbanques assistés » comme acteurs économiques majeurs pour leur ville et leur région. Impulser une stratégie culturelle forte, ce n’est pas investir encore plus de crédits publics dans la culture, pas davantage proposer des équipements supplémentaires, le paysage culturel étant déjà largement pourvu.

 

La culture s’inscrit à l’échelle d’un territoire et dans toutes ses composantes : tourisme, enseignement supérieur et recherche, création d’entreprises, nouvelles technologies, espaces publics, architecture, transports publics, éducation ou politique de la jeunesse… On estime à plus de 460.000 emplois le nombre d’emplois culturels en France soit 2% du nombre total d’emplois contre 2,4 % en moyenne pour les 27 pays de l’Union Européenne. Le nombre de ces emplois a augmenté de 11 % pour toute la France entre 1998 et 2005. Encore plus récemment, les associations ont continué de créer des emplois (+ 1,8 %) malgré la crise économique et la diminution du nombre de contrats aidés. En comparaison, l’ensemble du secteur privé enregistrait une baisse de 2,3 % des effectifs salariés durant la même période (2009).  A l’échelle européenne, l’impact socio-économique quantifiable du secteur culturel et créatif s’élevait à 654 milliards d’€ en 2003 quand le chiffre d’affaires des fabricants de voiture s’élevait à 271 milliards en 2001 (Eurostat 2007). La culture, la créativité et plus largement l’intelligence sont donc de formidables viviers d’emplois non-délocalisables et une source de richesse considérable (balance commerciale de l’UE excédentaire de 3 milliards d’euros pour les principaux biens culturels).

 

 

Plusieurs études sont d’ailleurs venues confirmer le poids socio-économique du patrimoine.

 

Dans le Languedoc-Roussillon :

en 2006, le seul secteur du patrimoine représente 14,8 % de l’économie touristique ;

– Au plan économique, il représente :

– 1,46 milliard d’euros de chiffre d’affaires

– 0, 44 milliard de retombées directes

– 1, 02 milliard de retombées indirectes

soit 2 % de la production marchande du Languedoc-Roussillon (A titre de comparaison, l’industrie agroalimentaire régionale représente 3,4 % de la production marchande)

 

Le patrimoine constitue un vivier important d’emplois très variés non-délocalisables avec le plus souvent un fort potentiel d’exportation, en particulier pour les métiers de restauration qui nécessitent un grand savoir-faire et une longue expérience.

Le patrimoine est aujourd’hui une activité vitale dans l’économie régionale. Il génère près de :

– 18 400 emplois ETPT dont, 6 400 directs et 12 000 indirects, soit 3,8 % des équivalents temps plein travaillés régionaux.

 

Ces chiffres illustrent de manière concrète que le patrimoine est une réalité dans les territoires. Evidemment, ces données sont à lire à l’aulne d’une politique touristique et de développement du territoire, non sous le seul angle utilitaire et financier. Mais il est évident que le patrimoine engendre une économie vitale. Certains collectivités l’ont bien comprises : le Châteaux de la Loire sont une destination en soit par exemple.

 

Geneviève Drouhet et Nils Pedersen