La France de l’autre côté du périphérique

Le 19 janvier dernier, à l’Espace Fondation EDF, dans le cadre des Rencontres qu’elle organise depuis plus d’un an, la Fondation EDF recevait Florence Aubenas et Philipe Meyer afin de débattre de « La France de l’autre côté du périphérique ». L’occasion d’appréhender la réalité française telle qu’elle est, de « sentir les odeurs de cuisine, qui ne sentent pas toujours très bon » comme le soulignera Emmanuel Laurentin, l’animateur de cette soirée, de « regarder ce qu’il y a sous la ligne de flottaison ».

« Les lecteurs se demandent souvent comment un journaliste choisit ses sujets » fait ainsi remarquer Florence Aubenas en introduction de son livre En France. Dans un quotidien, les infos s’enchainent sans cesse, le téléphone sonne tout le temps, l’ordre des sujets change sans prévenir. Comment prendre le temps alors de partir à l’écoute de la France de tous les jours, celle qui ne passe pas aux JT ? « On croit connaître cet endroit qu’on appelle chez soi. En réalité, c’est dans un paysage familier que commence le mystère ». Toute la question est donc de savoir comment le journaliste peut « sortir de sa cage », pour aller voir « la réalité riche et complexe des territoires ». Un exercice parfois délicat, subjectif mais toujours passionnant qui reflète l’état d’une France que l’on ne veut pas toujours voir en face.

Florence Aubenas enchaine les exemples puisés de son roman. Elle dresse au fil des pages le portrait d’un pays loin des clichés, tel ce retraité qui « un peu gauche, effaré »pousse pour la première fois de sa vie la porte de la CAF car il « n’a plus les moyens de faire rentrer le fuel », surpris de devoir demander une aide alors qu’il a travaillé toute sa vie. Ou encore des filles-mères qui à 14 ans considèrent leur maternité comme un statut social à part entière contrairement aux autres copines.

« Tu crois que je fais finir par avoir peur
de ce bougnoule en face de moi ? »

Aubenas décrit une France métissée qui a du mal à assumer son passé et à affronter l’avenir. Comme à Hénin-Beaumont. Durant la campagne des municipales de 2012, les tracts FN stigmatisent les « Arabes » et leur « dangerosité ». Farid demande alors à sa femme en pointant du doigt sa propre image dans le miroir de sa salle de bain « tu crois que je fais finir par avoir peur de ce bougnoule en face de moi ? ». Ils rient de l’absurdité de cette situation tout en réalisant avec violence qu’ils sont l’objet de débats sur la place publique. « Je ne m’étais jamais posé cette question, je me sens Français, c’est tout dit Farid. Ou plutôt je me sentais Français ».

A l’époque de la mine, la question des origines ne se posait pas, la seule provenance était celle du numéro de la fosse. Tout le monde allait et venait du même endroit : la mine. « Quand on demande au directeur du musée de la mine ce qu’il y avait ici avant, il répond ‘rien’. Et après ? ‘rien’ ». Territoire sans identité apparente, il laisse place à ceux qui apportent des réponses, aussi mauvaises soient-elles. « Ce que propose le FN comme identité, est toujours mieux que rien » constate simplement Aubenas qui souligne l’incapacité des partis traditionnels (dans ce cas le PS) à apporter des réponses. « Le vote du FN et aussi un vote d’opposition aux partis de gouvernement de moins en moins crédibles. Le PS croyait au sursaut Républicain et a créé une cellule anti-FN. Il n’a pas compris qu’il aurait du mettre sur pied une cellule pro-PS » poursuit la journaliste.

 

« Ce sont des mythologies françaises qui se fissurent »

Le voyage d’Aubenas est tout autant campagnard que rural. Il reflète ces nouvelles migrations et ce retour aux villages. La technologie affranchie les frontières et permet au néo-ruraux de se lancer dans le télé-travail. Mais autant qu’elle libère des bouchons urbains, elle enferme : chacun reste désormais chez soi, interdisant de fait les rencontres. La technologie qui simplifie les démarches administratives et aussi celle qui entraine la fermeture des services publics de proximité. « Avec la reforme territoriale, les territoires fusionnent et rompent les liens avec la classe politique et l’État français. Les institutions se fissurent. Les écoles se regroupent, comme les hôpitaux. Ce sont des mythologies françaises qui se fissurent. Elles étaient un patrimoine et des valeurs communs. C’est plus important que le rapport à l’élu. »

 

Ne pas désespérer de cette France

Le constat que dresse Aubenas dans son roman et qu’il ne faut pas désespérer de cette France. La débrouille laisse place aux institutions qui structuraient les territoires. Le rapport au monde change, il y a « une force de vie incroyable qui anime chacune des personnes que j’ai rencontrée. Regardez ces filles-mères. En tant que journaliste on pense tout de suite qu’elles n’ont pas eu accès à l’IVG et qu’elles subissent une grosse non désirée. Mais pas du tout. Elles sont heureuses loin de cette chape de béton qu’on essaye de leur coller sur la tête. »

Car tels sont les messages de ce livre et de cette conférence. La France est pleine de richesses pour peut que l’on prenne le temps de la découvrir, loin des clichés, loin des raccourcis imposés par une certains forme de journalisme instantané. Notre rapport au temps et aux territoires est bien trop souvent réduit au prisme parisien. Faire société, c’est aussi accepter l’autre, sans jugement. C’est tout l’intérêt de ce roman : ne jamais entrer dans le misérabilisme ou la compassion, mais rendre compte d’un quotidien qui s’il n’est pas le nôtre, n’en est pas moins celui de la France.

 

Florence Aubenas, En France – Editions de l’Olivier, 2014