Billet d’humeur : le mécénat d’entreprise n’est pas ce que l’on en dit !

A force de brouiller les frontières, on va finir pas transformer le mécénat d’entreprise en gloubiboulga ! Les articles et news se succèdent avec une constance saisissante : la notion de mécénat tend à se diluer dans un magma nébuleux de nouveaux concepts qui mélangent fantasmes et méconnaissance d’un secteur pourtant actif depuis plus de 30 ans ! 

Ce premier coup d’humeur est d’abord provoqué par la parution d’une surprenante étude d’EY qui intègre les dépenses liées au mécénat dans la communication des entreprises avec une reprise par Carenews du titre « Un milliard d’euros, c’est le montant investi dans la communication sur le mécénat ».

Intégrer le mécénat dans les dépenses de communication, c’est nier le rôle et l’essor des fondations d’entreprises (organisme d’intérêt général à part entière) et assimiler le mécénat en régie directe à du sponsoring. Pourtant, ce débat est tranché depuis 1989 et un Que Sais ! rédigé par François Debiesse rappelle sans détour ce que n’est pas la mécénat. On pensait donc ce raccourci mécénat / communication largement périmé.

La montée en puissance des acteurs de l’ESS entraine, elle aussi, des confusions troublantes. Pour mémoire, l’ESS est composé des associations, des mutuelles, des fondations, des coopératives et des entreprises commerciales d’utilité sociale. Le débat n’est pas de savoir si l’ESS est d’intérêt général (notion purement fiscale) mais la place qu’occupe l’économie sociale et solidaire dans notre société. Les mutuelles, les coopératives ou les entreprises de l’ESS sont des acteurs économiques à part entière qui ne prétendent pas s’immiscer dans le champ de l’intérêt général mais qui entendent développer une vision sociale et humaine de l’économie.

Dura lex, sed lex. Seul compte le Code général des impôts et il est clair en matière d’intérêt général. Pour être en être caractérisé, il faut :

  • mener des actions présentant au moins l’un des caractères visés visé aux articles 200 et 238 bis du Code général des impôts
  • être gérés de manière désintéressée
  • exercer des activités non lucratives de manière prépondérante
  • ne pas fonctionner au profit d’un cercle restreint de personnes

Dès lors, les contorsions sont inutiles : ESS et intérêt général sont deux notions distinctes ! Si chacun comprend bien, d’une part la nécessité de financer des acteurs qui innovent dans leur modèle et, d’autre part, l’envie de soutien à des initiatives solidaires, les entreprises toute ESUS (entreprise solidaire d’utilité sociale) qu’elles soient ne sont pas éligibles au mécénat (sauf exception) sans quoi il y aurait une distorsion évidente de traitement entre les associations d’intérêt général et les entreprises ESUS ! Cela peut paraitre injuste à certains, mais ainsi est la loi.

Se pose enfin la question de l’articulation entre « mécénat » et « RSE ». Très clairement, aujourd’hui, le mécénat est le prolongement de la RSE mais la RSE n’est pas du mécénat ! Si l’entreprise a tout intérêt – au travers de sa politique de mécénat – à collaborer avec ses parties-prenantes (ou ses communautés dans une vision anglo-saxonne), le mécénat est un don sans contrepartie directe. Là aussi, l’arrêté du 6 janvier 1989 relatif à la terminologie économique et financière est sans appel.

RSE et ESS sont là aussi deux notions distinctes : elles ont en commun le « social » mais n’ont en aucun cas les mêmes finalités. La politique RSE peut chercher à soutenir la dynamique ESS de son territoire mais dans une logique de soutien à un écosystème économique (puisque inclus mutuelle, coopératives et entreprises).

Les normes, décrets et lois ne sont pas intangibles. Il nous appartient de « moderniser » l’arsenal législatif en fonction de nos besoins et de nos réalités. Mais il nous appartient de ne pas mélanger sciemment les concepts ni d’oublier nos fondamentaux. Aussi, l’arrêté de 1989 ne souffre-t-il d’aucune ambiguïté : le mécénat est sans contrepartie directe… Dès lors, si l’entreprise cherche à récupérer un avantage matériel ou immatériel (et elle est légitime à le faire), le mécénat n’est pas le vecteur approprié. Il s’agit d’un partenariat des plus classiques mais qui ne donne pas lieu à réduction d’impôts. Entreprises, associations ou entreprises ESUS ont tout intérêt à développer des partenariats mais dans un cadre juridique distinct.

Cette tendance des dernières années à inventer de nouveaux concepts, à tordre les définitions, à (ab)user de chausse-pieds pour dévoyer le sens même du mécénat est gênante. Elle introduit l’idée que les entreprises chercheraient à masquer des intérêts derrière des politiques de partenariat : développer son image (c’est de la communication), chercher de nouveaux clients (c’est du marketing) ou développer de nouveaux produits (c’est de la R&D). Il n’y a rien de honteux à ce que le mécénat crée des passerelles entre l’entreprise et le tissu associatif et d’intérêt général au sens large. Bien au contraire, c’est une dynamique vertueuse que de favoriser les conditions du partage : partage d’expériences, connaissance du territoire… Le mécénat est d’autant plus noble et légitime qu’il relève d’un acte libre de l’entreprise.

Mais il semble que le mécénat soit devenu trop étroit pour certains qui cherchent non pas à le développer mais à le dévoyer. C’est malheureux. L’ADMICAL contribue depuis plus de 30 ans à définir clairement les contours du mécénat, tout comme le Centre français des fonds et fondations cherche déjà depuis plusieurs années à préciser les interactions RSE / Mécénat et le rôle des fondations d’entreprises.

Il ne faut pas s’étonner enfin que des acteurs associatifs viennent reprocher (à juste titre) au mécénat d’entreprise de ne plus remplir sa mission : celui de rendre possible des projets d’intérêts général.

À titre personnel, je regrette vivement que tous les efforts entrepris depuis des années par l’AFF sur la structuration des métiers de fundraisers et plus récemment par le CFF sur les métiers de grantmakers soient ainsi niés par un mélange et une inadaptation de concepts qui n’ont comme seul impact de brouiller encore un peu plus la vision du grand public sur nos métiers qui ont pourtant un bel avenir devant eux.

Journée mondiale du bénévolat

Le 5 décembre est la journée annuelle du bénévolat. En réalité, le bénévolat, c’est 365 jours par an pour les 12, 14 ou 16 millions de Français adhérents, impliqués ou engagés dans une association. Au-delà du chiffre et de la définition du degré d’investissement de ces millions de Français, c’est la dynamique tout entière du bénévolat qui est à prendre en compte. Chacun d’entre nous a déjà pris part à une action mise en œuvre par une association : la collecte des Banques alimentaires ou des Restos du Cœur, l’achat de cadeaux de Noël à l’Unicef ou MSF…. Plus largement, combien de parents n’ont-ils pas inscrit leurs enfants à un club de sport ou de loisirs géré par une association ?

La richesse du tissu associatif est constituée par sa diversité et sa multiplicité de moyens d’actions. Aujourd’hui, tout le monde peut donner de son temps à une cause associative, indépendamment de son parcours professionnel, de ses origines sociales ou de son niveau de vie. Les associations œuvrent partout et pour tous. Et si chacun est invité à s’engager aux côtés d’une association, chacun d’entre-nous peut aussi s’impliquer dans des fonctions bénévoles. Là où l’ascenseur social est en panne, l’ascenseur associatif a pris le relai : du simple adhérent, n’importe quel bénévole peut être élu président à la seule force de ses convictions et de son travail.

Là où l’ascenseur social est en panne,
l’ascenseur associatif a pris le relai

Le mot « vivre-ensemble » est désormais tellement galvaudé que l’on ne mesure plus le sens de l’un des trois piliers de la devise républicaine : la Fraternité. Pourtant, ces acteurs de terrains sont au cœur de notre cohésion sociale et contribuent à la vitalité des territoires. Selon le Mouvement associatif, l’emploi associatif représente 5% de l’emploi salariés et contribue à hauteur de 3,5 % du PIB. Cela est rendu possible par des milliers des bénévoles qui acceptent quotidiennement de prendre des responsabilités dans la gouvernance de leurs associations. Loin de détruire de l’emploi ou de « coûter » en impôts comme on peut l’entendre encore trop souvent, l’initiative associative est un des moteurs de la cohésion nationale dont les effets dépassent largement l’impact économique.

Les urgences sociales, environnementales, économiques sont telles qu’il faut faire converger toutes les énergies pour inventer de nouveaux modèles et non opposer des valeurs. La crise de défiance de nos concitoyens envers les institutions est si forte qu’elle impose de nouvelles alliances. Il n’y a pas d’un côté la puissance publique détentrice de la matrice de l’intérêt général et de l’autre les entreprises productrices des richesses économiques. Si les finalités des uns et des autres sont bien évidemment différentes, il faut mettre fin à cette dualité publique / privée. Comme le soulignait récemment le Président de La Fonda suite aux attaques terroristes de novembre « nous ne pouvons plus attendre que l’avenir s’éclaircisse pour agir, c’est toute la société civile qu’il faut mettre en état d’urgence

C’est ainsi, qu’aux côtés des associations, interviennent de nouveaux acteurs comme les Fondations, mobilisées sur les mêmes enjeux parce qu’elles croient que la mobilisation en faveur de l’intérêt général doit fédérer toutes les énergies. Comme le souligne encore Yannick Blanc « la communauté d’action se définit exclusivement par l’action qu’elle mène et non par l’appartenance, le statut juridique ou social de ses membres ni par le type de structure sur lequel elle s’appuie.» Aussi, réjouissons-nous de ces milliers d’hommes et femmes mobilisés au profil d’un idéal que nous partageons tous : celui d’un monde meilleur.

Nils Pedersen
Responsable du développement de la Fondation EDF
Administrateur de La Fonda

La Démocratie doit à nouveau faire face à ses ennemis

Indépendamment de la figure de Marcel Gauchet, il frappant de relire dans un article sur le « Gouvernement de la culture » une citation de lui de 1998 « Entrées dans l’évidence (…) les démocraties, désormais privées d’ennemis, ont perdu leur pouvoir de se présenter comme projet mobilisateur » (1). Aujourd’hui, alors que nos citoyens ne se sont jamais autant détournés de nos institutions au cours de ces 10 dernières années sans pour autant se détourner de la chose publique, la République devient à nouveau un projet commun qu’il convient non seulement de défendre mais surtout d’incarner. Le Président proposait de modifier la constitution. Mais ne faut-il pas au préalable faire (re)vivre nos institutions et les valeurs qu’elles portent ? La France s’est collectivement réjouit de la qualité de nos services publics qui ont été à même de répondre à l’urgence et à l’horreur de ses attentats. Pour autant, le sens de la mission de service public se dilue de jour en jour par une montée de l’individualisme qui fragmente de plus en plus notre société.

 

Entrées dans l’évidence (…) les démocraties, désormais privées d’ennemis, ont perdu leur pouvoir
de se présenter comme projet mobilisateur

 

Gauchet dans une analyse de 2007 reprochait à la Démocratie d’avoir « universellement sapé les bases de l’autorité du collectif au nom de la liberté. (…) Elle a fait passer au premier plan l’exercice des droits individuels, jusqu’au point de confondre l’idée de démocratie avec lui et de faire oublier l’exigence de maîtrise collective qu’elle comporte ». (2) La prolongation de l’état d’urgence votée par le Parlement pour les 3 prochains mois mobilise de facto cette exigence collective mais de manière artificielle. Maintenant que la Démocratie doit à nouveau faire face à ses ennemis, n’est-il pas temps de remobiliser nos valeurs ? Au-delà de leur proclamation (voire incantation), il faut les mettre en œuvre pour s’inscrire à nouveau dans une histoire commune. Ce qui a unit la France au cours des siècles derniers, ça n’est pas la religion, la couleur de peau, l’argent où le fait d’être né sur le sol Français mais c’est le partage d’un socle de valeurs issues des Lumières, c’est cette pensée universelle et évidemment une culture et une langue qui rayonne dans le monde entier.

 

(1) La Religion dans la démocratie, Parcours de la laïcité. Paris Gallimard 1998
(2) Désenchantement du monde. 2002

Pour un discours sur la Fraternité

« Une politique, quelle qu’elle soit, ne saurait rassembler, unir, fédérer ceux et celles qui sont appelés à la soutenir, si elle ne s’appuie pas sur un socle de croyances qu’elle prend soin d’entretenir. » Je ne garantis pas la conformité exacte des propos repris par Marc Crépon dans un récent article du Monde mais voilà ce que rappelait Péguy aux socialistes avant la 1ere Guerre Mondiale. Si le socialisme veut avoir prise sur le réel, il faut qu’il ait à proposer autre chose que le seul concept de changement et qu’il offre une espérance dans l’avenir. Si notre socle commun de valeurs (que je préfère à croyance) n’est pas brandi comme un étendard, le vide sera vite comblé par d’autres croyances… Il n’y a aucune forme de nostalgie dans mes propos, ni coup de gueule, mais conspuer le FN ne constitue pas en soit un discours qui permet au peuple de gauche de porter le progrès social ! A nous de proposer un discours sur la Fraternité (donc le vivre-ensemble, terme aujourd’hui vidé de son sens) qui incarne nos valeurs et cette intangible croyance dans notre identité de socialiste qui permet l’émancipation des individus.

« Une politique, quelle qu’elle soit, ne saurait rassembler, unir, fédérer ceux et celles qui sont appelés à la soutenir, si elle ne s’appuie pas sur un socle de croyances qu’elle prend soin d’entretenir. »

When giving makes you feel rich

I’m sure all of you have already made a donation to an NGO or a Charity. At least, for Christmas, you may have been asked for a few coins stocked deep from the bottom of your pocket by an adorable teenager who’s has explained you the purpose of the NGO he or she was a member of!

In France, we usually consider that as an individual person, we don’t have to finance Charities because this is why we are paying – each year – taxes. From the end of World War Two, the Welfare State is taking care of everything: education, health, social inclusion…. So, why would we have to donate for structures that are already supported by our taxes?

Most likely, because the needs of a growing population are even more important every day. Our world is becoming competitive with fewer fields for penniless people. Obviously, if middle classe needs increase, it also applies to them. That is why we carry solidarity in the western countries. As we all know, public finances are going through debt rather than to benefits! We will always hear people saying they pay too many taxes (this is a good thing, meaning that they have a good job!) but some others taxpayers also claim to choose which Charities they give their money. Of course, they will have in return taxes exemptions and in some way, they will be the one to decide what to do with public money!

Furthermore, we should remember what President Kennedy said in 1961: “ask not what your country can do for you, ask what you can do for your country”. Naturally, USA is not France. But, it is important to point out that, each year, 95 % of American citizens make donation (from the local church, to the public hospital, or the private university) when only 45% of European people are donating to charities. Religion and culture both play a huge role in helping us to understand the differences between our two continents. In the Protestant way of behavior and more extensively the Anglo-Saxon environment, wealth is well accepted when for Catholic people, money is not supposed to be showed. I’m sure all of you have heard about the Carnegie Hall or the Rockfeller center. Those two buildings have been built thanks to the generosity of rich business men : those two philanthropists offered close to 1 billion dollars to their fellow citizens rather than their own families !

giving makes you feel good, to others, and to yourself!

If you pay attention to the newspapers over the next days, you will probably noticed ads for giving through the charity. The message will carry a strong headline: “giving makes you feel good, to others, and to yourself! » Being generous helps you to be happy! That’s what said Doctor Michael Mangot according to studies he lead recently (« Heureux comme Crésus ? Leçons inattendues d’économie du bonheur » – éditions Eyrolles). Even if one donator in two (in France) gives less than 100€, you can offer NGOs not only money but also clothes, food, books… however you want to help other people to feel better.

Today, charities cover every topic in our society: poverty, education, heath, environment, animals, culture…. So, no excuses not to help altruistic and philanthropic structures! Especially when you know that they are mostly funded at the end of the year. Perhaps because of the Christmas holidays? Or maybe because we can deduct 66% of the donation from our revenue if we pledge a donation before December 31th? Last but not least; giving to charities makes your rich whatever the amount of your gift!

Le Blanc de l’Algérie

Bouleversé par la lecture du roman d’Assia Djebar « Le Blanc de l’Algérie » qui mêle souvenirs autobiographiques et portraits de la société algérienne poste-indépendance. Elle nous plonge dans plus de 30 ans d’histoire contemporaine, celles où violement, l’extrémisme armé prend le pas sur des hommes et des femmes – écrivains, poètes, médecins, enseignants – tous épris de culture et de liberté qui seront assassinés les uns après les autres pour éradiquer le savoir et la connaissance, armes massives d’émancipation qui arrachent les Hommes de leur condition humaine. Elle nous embarque avec une simplicité déconcertante dans le processus politique qui a donné corps à l’Algérie actuelle. Elle convoque, uns à uns, les morts – ses morts – dans la langue de Molière qu’elle manie avec la délicatesse des mots qui ont forgé une partie de son identité. Elle dépeint un peuple écartelé entre deux cultures, deux communautés ; celles du monde arabe, celles de la France. Elle cherche à rendre intelligible la traversée d’un enfer indescriptible pour ceux qui n’ont pas été pris dans la tourmente des luttes fratricides : « de même que la cours de Louis XVI ne pouvait trancher le conflit entre la royauté et le peuple de France, il n’appartient pas aujourd’hui aux tribunaux de régler un conflit qui oppose des oppresseurs à des opprimés. Rien n’empêchera les Algériens d’aimer la liberté ! »

Son récit prend une force narrative qui tort les tripes tant l’on assiste à travers elle, impuissants, à la disparation de l’idéal démocratique dans lequel a baigné cette Intelligentsia algérienne. L’odeur du sang des innocents qui suinte dans les blanches rues d’Alger s’évapore à chacune des pages que l’on tourne. Malgré tout, l’amour que porte l’auteur à ses compatriotes transpire à chacun des pages de ce récit poignant : « J’écris, comme tant d’autres femmes écrivains algériennes avec un sentiment d’urgence, contre la régression et la misogynie. »

Pendant que certains se noient dans la méditerranéenne

11935079_10153979205005995_8048578390463995325_nPendant que certains se noient dans la méditerranéenne, d’autres se noient dans le méandres obscures des procédures tatillonnes censées nous protéger. De quoi au juste ? De la misère ? De la violence des conflits dont nous sommes en partie responsable ? Elles ne nous protègent pas en tout cas de la honte qui nous saisit face à une telle déferlante de corps qui couvrent nos plages. Comment des peuples qui ont pu se souder pour mettre fin à la guerre il y a 70 ans sont-ils devenus aussi insensibles face à une telle tragédie humaine ? On ne parle plus d’égoïsme nationaux à ce stade mais d’aveuglement face à des humaines qui ne demandent qu’à vivre. Qu’avons nous fait de la fraternité censée nous unir ? Où est passé la solidarité que nous brandissons tous les jours à la face du monde ? Comment l’Europe a-t-elle pu faire rayonner des siècles durant l’Humanisme, les Lumières, les Droits de l’Homme et aujourd’hui se barricader derrière, au mieux, des normes de papiers, au pire des barrières de barbelées nous rappelant les pires heures de notre histoire commune.

Tandis que certains s’ébaudissent dans des gargotes à l’ombre des grandes tours détentrices du savoir de l’humanité

Tandis que certains s’ébaudissent dans des gargotes, à l’ombre des grandes tours détentrices du savoir de l’humanité, dans les vapeurs des barbecues, des chichas et autres volutes d’alcool, certains tentent de (sur)vivrent, entassés dans des abris de fortune. D’un côté, le prélassement après une journée de labeur allongés dans un transat, ou bien l’activité sportive pour profiter des douceurs de cette fin d’été. De l’autre, non plus des SDF devenus presque sédentaires dans leurs cagibis libérés

de leur précédentes occupations dans les piles des ponts, non plus les Roms alignés en famille, mais des dizaines de réfugiés qui ont fuit la violence de leur pays. Personne ne se mélange. Personne ne se parle. Chacun vit, à quelques centimètres l’un de l’autre, dans un univers clôt par un horizon imaginaire. Dans ce Paris du 21ème siècle, la misère refait à nouveau surface, provoquée par des conflits qui n’ont cessé depuis des années d’inonder nos journaux. Alors, chacun vaque. A nous les loisirs. A eux l’oisiveté forcée de ceux qui voudraient bien travailler pour exister. Nous ne voulons pas les voir pour ne pas mettre en péril nos propres valeurs – celles de la solidarité et de la fraternité – tant qu’elles nous concernent nous-mêmes et non pas les autres qui ne sont pas issus de nos propres villages.

Banksy

Banksy

Pourtant, de l’autre côté de la Méditerranée, à proximité immédiate de l’Europe, les conflits ne vont pas s’interrompre. Ceux qui pourront fuir continueront à le faire. Pourquoi en serait-il autrement ? Plus de 70 ans sans conflit à l’intérieur de nos frontières nous ont-ils à ce point engourdis l’esprit ? La guerre du Kosovo n’a t-elle pas été une violente piqure de rappel ? Alors, oui, ils seront toujours présents à Paris, à Calais et ailleurs. Alors, oui, ne pas les regarder en face, c’est nous complaire dans notre propre confort matériel. C’est nier leur Humanité. Nous semblons impuissants et démunis face à des mouvements de populations que l’Europe n’avait pas vu depuis 1939. Rien ne serait pire que l’indifférence. Ils ne demandent qu’à vivre ! Aidons-les.

Je suis Charlie

Ce mercredi, le siège de Charlie Hebdo a été la cible d’un attentat sans précédent : 12 personnes ont été abattues, parmi lesquelles Charb, Wolinski, Tignous, Cabus et Honoré. Le journaliste Bernard Maris, le brigadier Franck Brinsolaro, mais aussi Elsa Cayat, Mustapha Ourad, Frédéric Boisseau, et Michel Renaud. Ahmed Merabet, policier sur la voie publique a quant à lui été assassiné quelques instants plus tard.

Ce jeudi et ce vendredi, la liste des victimes s’est allongée avec l’exécution de Clarissa Jean-Philippe puis le meurtre des 4 otages au sein de l’épicerie casher de la porte de Vincennes : Yoav Hattab, Philippe Braham, Yohan Cohen et François-Michel Saada. Leurs noms seront gravés dans nos mémoires comme des victimes innocentes de la barbarie et de l’obscurantisme.

Comment en sommes nous arrivés là ? Assassiner des dessinateurs qui ont eu comme seul crime de caricaturer le Prophète ? Assassiner des hommes et des femmes qui ont le seul tort de se trouver dans une épicerie casher et donc d’être supposés Juifs ? Les questions sont nombreuses, les amalgames encore plus. Déjà les réseaux sociaux bruissent des théories du complot les plus folles. Certains politiques cherchent à attiser la haine de l’Autre. Mais de quel «Autre» parle-t-on quand ces assassins sont nés français et qui plus est au cœur de la capitale ? Cet «Autre» aurait donc la peau basanée et serait de confession musulmane ? Triste raccourci quand on sait que Ahmed Merabet était Musulman et un citoyen français pleinement intégré. Et que Lassana Bathily, employé de l’épicerie de la porte de Vincennes, lui aussi de confession musulmane, a sauvé des vies ? Comment en est-on arrivé en France à devoir justifier que des Musulmans aient sauvé des Juifs ? Que des Français convertis à l’Islam ne sont pas représentatifs des habitants des quartiers populaires ?

Les tensions communautaires sont anciennes dans notre pays. On se souvient de la violence qui avait suivi les caricatures de Mahomet par Charlie Hebdo, dans la foulée des caricaturistes danois en 2005. On sait que les actes antisémites restent très nombreux en France. Aujourd’hui, l’on paye lourdement toutes ces années où l’on a cherché à opposer ce qui divise les citoyens plutôt que ce qui les rassemble. On a confondu la concept de République « une et inivisible » par une tentative d’uniformisation des citoyens. Comme si vivre ensemble supposait de devoir nier sa propre identité.

Pourtant, si les valeurs de la France sont supposées être universelles, ne sont-elles pas supposées l’entre aussi sur le territoire national ? Liberté, Egalité, Fraternité. A ces valeurs, l’on pourrait ajouter celle de la Laïcité qui entend une neutralité de l’État à l’égard des confessions religieuses. En aucun cas une négation de la religion.

Il est trop tôt pour analyser les racines de ces attentats. Mais il est évident que nous en portons une responsabilité collective : l’absence de futur à des générations de citoyens. La France n’a pas su apporter de réponses à ses banlieues et ses quartiers. La France a préféré oublier dans des ghettos ses propres citoyens et les a privé de services publics et de travail. Quel avenir peut avoir un jeune en décrochage scolaire qui n’a eu pour seul modèle ses parents au chômage ? Il ne s’agit pas de généraliser ou de caricaturer. Mais l’histoire de la France s’est construite sur des leurres dont nous payons aujourd’hui les conséquences : une décolonisation mal assumée dans l’histoire nationale, un relation aux pays du Maghreb faite d’incompréhension, des citoyens issus de l’immigration que l’on a pas cherché à intégrer, un aménagement du territoire inégalitaire avec des villes entières mal desservies par les transports en commun…. Cette succession d’affirmations pourrait sembler incohérente. Mélanger histoire, politique et géographie. Pourtant, l’on parle bien d’hommes et de femmes qui vivent tous les jours ce sentiment de déclassement voir d’abandon et qui ne trouvent pas à sa rattacher aux wagons de l’ascenseur social : pas la bonne adresse, pas le bon nom, pas la bonne couleur de peau, pas la bonne religion…

I10917462_10153031626585799_5149263621165231789_nl n’y a là rien de nouveau. Cela fait plus de 30 ans que le constat est dressé. Au-delà des constats, il faut désormais passer aux actes. Les quelques opérations de rénovation urbaine ne sont que des pansements sur une plaie plus profonde. Et croire que la répression policière sera une réponse est un leurre. La seule réponse passera dans l’éducation et la culture. Elle passera par donner de l’espoir à toutes celles et tous ceux qui souffrent. La France est forte de son métissage. Ne l’oublions jamais.

Droit de votes des étrangers : des citoyens comme les autres

afp.com/Thierry Zoccolan

afp.com/Thierry Zoccolan

Un sondage paru hier, largement repris par la presse, pose une question simple : êtes-vous favorable à « l’extension du droit de vote aux élections municipales aux étrangers non membres de l’Union européenne et résidant en situation régulière depuis au moins cinq ans sur notre territoire ?« . La réponse fait froid dans le dos, seules 40% des personnes interrogées répondent favorablement à cette réforme. Il y a à peine 3 ans, ils étaient pour à plus de 60% en 2011 !

Outre le fait que ce chiffre révèle un rejet de l’étranger (sans que l’on sache très bien ce que recouvre le terme étranger), il doit nous interroger et questionne également sur la mise en œuvre des promesses de campagne. Le candidat François Hollande en avait fait l’engagement n° 50: « J’accorderai le droit de vote aux élections locales aux étrangers résidant légalement en France depuis cinq ans. »

Qu’en est-il aujourd’hui ? Cette « revendication forte de la société » comme l’exprimait alors celui qui était Ministre de l’Intérieur est toujours lettre morte. Pourtant, ces étrangers ont fait le choix de s’établir en France ; ils y travaillent, payent des impôts, mais n’ont pas le droit de décider de leur propre avenir. De quoi – ou de qui – avons-nous peur ? Sans cesse, il est fait mention du « vivre ensemble », de la « cohésion nationale ». Souder son peuple, n’est-ce pas lui donner les clés de son avenir ? Choisir ses élus en fait partie. Et encore, l’engagement 50 ne concerne que le droit de vote aux élections locales.

La Charte des socialistes pour le progrès humain fait pourtant de « l’égalité réelle » une des doxa de la gauche : « nous construisons l’égalité réelle. C’est d’abord dans l’aspiration à l’égalité que se forge la séparation entre la gauche et la droite. Pas d’humanité libre sans individus libérés des inégalités de situation, de revenus, de destin ! »

Ce sondage vient nous le rappeler, l’opinion ne serait pas mûre pour une telle réforme. Et alors ? La comparaison est osée, mais souvenons-nous des débats lors l’abolition de la peine de mort. Robert Badinter dans son discours à l’Assemblée nationale le 17 septembre 1981 affirmait : « attendre, comme si la peine de mort ou la guillotine était un fruit qu’on devrait laisser mûrir avant de le cueillir !  Attendre ? Nous savons bien en vérité que la cause était la crainte de l’opinion publique. » L’opinion publique, voilà donc ce qui tétanise nos élus.

Pourtant, l’argumentaire du Garde des Sceaux était imparable : l’abolition était en engagement de campagne du Président François Mitterrand qui n’avait pas hésité à affirmer au cours de son débat télévisé du second tour de la présidentielle le 16 avril 1981 : « je n’ai pas du tout l’intention de mener ce combat à la face du pays en faisant semblant d’être ce que je ne suis pas. Dans ma conscience profonde, (…) je suis contre la peine de mort. Et je n’ai pas besoin de lire les sondages, qui disent le contraire, une opinion majoritaire est pour la peine de mort. Eh bien moi, je suis candidat à la présidence de la République et je demande une majorité de suffrages aux Français. »

La comparaison s’arrête là, d’autant qu’il n’est question « que » du droit de vote des étrangers, soit une ambition bien modeste au regard de la vie humaine. Et si l’on veut être honnête, cet engagement figurait déjà dans les promesses de campagne de François Mitterrand.

Les arguties juridiques et politiques sont toutes plus légitimes les unes que les autres : la réforme du droit de vote relève du Congrès où la gauche n’obtiendrait pas les 3/5 des voix nécessaires à la modification de la Constitution. Là aussi, et alors ? Faire passer une telle réforme tout en sachant qu’elle ne passerait pas serait seulement faire de la politique : le gouvernement aura tenu sa promesse, et les élus qui s’y seraient opposés en seront comptables devant le peuple.

Comme le disait Pierre Mendès France, « gouverner, c’est choisir », ça n’est pas se laisser aller aux enquêtes d’opinions.

Je ne résiste pas d’ailleurs à reprendre les propos d’Edmond Maire, secrétaire général de la CFDT, qui en 1983 alors que Robert Badinter est au plus bas dans les sondages déclarait dans une tribune au Monde « Robert Badinter est l’honneur de la gauche  (…) non seulement Robert Badinter est l’honneur de la gauche, mais si l’on veut savoir ce que c’est que la gauche dans un monde en crise, dans un monde où règne une grande insécurité, Badinter en donne l’exemple». 33 ans plus tard, je rêverais moi aussi d’un nouveau Badinter qui serait l’honneur de la gauche.

D’abord parce que, à l’instar du mariage pour tous, le droit de vote des étrangers est un marqueur politique fort pour la gauche. Ensuite, parce que respecter ses promesses redonnerait confiance au peuple dans ses élus. Non pas que le gouvernement ne tienne pas ses engagements, mais il faut du souffle ! Alors que le Parti Socialiste vise 500 000 adhérents d’ici 2017, il serait bon de ressouder les citoyens entre eux.

Cambadélis, qui a mis en place au « dispositif anti-FN » au PS, sait certainement mieux que quiconque que les arguments intellectuelles c’est bien, mais que convaincre par la preuve c’est encore mieux.

 

 Voir aussi : Votation citoyenne pour le droit de vote des étrangers aux élections locales (26 mai 2011)